Nouvelle-France sourcier

Pour la défense de la tradition orale et du mysticisme naturel ancestral québécois

 

Michel-Gérald Boutet

 

Selon le préjugé courant, à part le Catholicisme, il n’y a pas d’autre voie spirituelle traditionnelle pour le Québécois, voire le Canadien français. Suivant ce constat, plusieurs se tournent vers le chamanisme, les voies alternatives du Nouvel-Âge ou se convertissent à d’autres religions. Or, ces détours ne sont pas nécessaires car il existe bel et bien une voie spirituelle ancestrale québécoise mais malheureusement celle-ci a trop longtemps été occultée. Dans notre société postmoderne, le retour en force du conte et du légendaire contredit cette affirmation.

 

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« Que les Canadiens soient fidèles à eux-mêmes ; qu’ils soient sages et persévérants, qu’ils ne se laissent point séduire par le brillant des nouveautés sociales et politiques! ».

(François-Xavier Garneau dans la Conclusion de son Histoire du Canada)

Commémorant le mât du mai, cette fête était appelée autrefois Belotepnia, i.e., “Feux de Belos”. Anciennement, au Canada, pour le 1er jour de mai on plantait un mât devant la maison du seigneur et autour duquel les jeunes gens dansaient. C’était en fait une vieille fête de la fertilité. On l’appelait aussi fête des fiançailles. Ces fêtes étaient en tout point semblables à celles de la vieille France, en particulier du Poitou comme le rapporte Émilien Traver :

« À la venue du printemps correspondaient des fêtes charmantes caractérisées par la plantation d’un mai, c’est-à-dire d’un petit arbre orné de rubans et leur mie ou que les jeunes gens dressaient sur la place du village ou devant la porte du château et autour duquel ils se livraient à des danses et à des rondes interminables. »

Il est souvent considéré qu’à part le Catholicisme, qu’il n’y pas d’autre voie spirituelle traditionnelle pour le Canadien-français, voire le Québécois. Cette affirmation fait une complète occultation de la très riche tradition orale, fille du paganisme ancestral. Lui même issue du plus vieux fond gallo-romain ou gaulois, donc celtique.

Il ne s’agit pas d’un nouveau courant religieux ou d’une néo-secte issue du nouvel-âge mais plutôt d’une réappropriation ou d’une réactualisation, si vous voulez, d’un très ancien système de valeurs et de croyances traditionnels issu du peuple.

 Cette tradition a bel et bien maintenu ses structures tout au long des siècles depuis la chute de l’Antiquité jusqu’à la période moderne et ce, sous le couvert d’un catholicisme populaire qui tenait plus de l’oralité indo-européenne que de la culture savante du livre judéo-chrétienne.

Contrairement au christianisme, qui s’inscrit dans un temps précis et qui par sa mission, se veut historique, le paganisme, quant-à-lui, est cosmique et se situe dans une non temporalité avec un temps cyclique aux perpétuels retours et une absence de temps en dehors du temps.

Tout peuple ou nation a ses mythes primordiaux et fondateurs. Le Canada français a aussi les siens.

Un peuple qui vit par les mythes des autres est un peuple soumis et appelé à disparaitre dans l’ombre de l’autre.

Si le soleil du désert est implacable, aveuglant et desséchant, à l’ombre des forêts froides du Nord, tout est moins tranchant, plus nuancé, et se devine plus mystérieusement.  Enfouies en nous, sont ces forces naturelles dormantes, aux murmures d’une source en forêt. Elles ressurgissent maintenant dans notre paysage culturel comme torrent ou débâcle au printemps. Nous avons connus les réprimandes au verbe autoritaire et au sombre dessein du pèlerin au bâton, libérés de celui-ci, nous ne désirons plus devoir en servir un autre.

Si on ne veut qu’elle ne s’éteigne, cette tradition, qui est complète en soi, a besoin d’un nouveau souffle vivifiant. Si la devise du Québec est « je me souviens », il ne faudrait surtout pas, comme le feraient les cyniques, ajouter « … de rien ».

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Maurice Boutet, fils de Joseph Boutet et d’Eulalie Hébert et peintre. Andrien Hébert, fils de Louis-Philippe Hébert, peintre et professeur à l’École des Beaux-Arts de Montréal.

Mon grand-père, Maurice Boutet  « dit Lebeuf », fut mon premier initiateur et informateur du domaine du conte et de la parole vivante. Et c’est lui qui m’a mis sur la piste du calendrier des cartes ; et c’est de lui que j’ai pu connaître les Ti-Jean, sorcier Dalbec et autres personnages dans toutes leurs péripéties les plus fantasmagoriques. La famille de mon grand-père, issue d’une vieille famille originaire de l’Ancienne Lorette réinstallée dans les Bois-francs et qui exploitait un grand verger à Sainte-Victoire de Victoriaville, n’appartenait pas au clan des lettrés. Maurice, un peintre autodidacte et petit-neveu de Louis-Philippe Hébert, s’était même illustré à l’émission de télévision « la Soirée Canadienne » en chantant une de ses vieilles chansons inédites du folklore canadien-français. Le cousin de sa mère, Adrien Hébert, ne lui avait pas t-il dit que s’il faisait les beaux-arts, il perdrait sa belle naïveté ?

« Les fées ont soif » comme l’écrivait Denise Boucher la poétesse dramaturge de Victoriaville.

Pierre Lambert a vu juste lorsqu’il a écrit ceci au sujet de la croyance aux fées dans la région du Richelieu :

« La croyance aux fées se développe à une époque où il n’y a pas de prêtres ou d’église dans la région. Au XVIIIe siècle, les paysans se rendent peu à l’église : il leur faudrait aller à l’église de Chambly ou de Saint-Charles pour les offices religieux. Seule une minorité le fait. La chapelle de Belœil n’est ouverte qu’en 1772 et celle de Saint-Hilaire en 1799. »1

 Pierre Perrault, dans son ouvrage intitulé Discours sur la condition sauvage et québécoise, avait bien pressenti la nature de la « condition sauvage » que partagent « Canayens » et soit-disant « Sauvages ».

«  Écoute ben! J’étais point avocat! Je lisais ben juste!

Je signais mon nom par en arrière! J’savais pas d’grammaire!

Mais je me travaillais pour trouver dans le raisonnement naturel

Toutes les lois

Sont faites par la tête d’un homme. » (…)

J’étais pas un homme !!! J’étais un démon!!!

(Alexis Tremblay de l’Île-aux-Coudres cité par Pierre Perrault)

Alexis Temblay, Pour la suite du monde (1963), documentaire réalisé par Pierre Perrault et Michel Brault, évoque les souvenirs de quelques insulaires de l’Isle aux Coudres. Photo Pierre Perrault publiée en 1976.

 Au Canada français, dans Charlevoix,  la chouennerie est généralement considérée comme l’ensemble de la tradition orale, la matière du conte et de la sorcellerie. Ou encore, selon la tradition populaire, le terme chouenner veut dire raconter des merveilles, la chouenne ou chaouine étant la parole. La Chouennerie est aussi le lieu où la parole l’exprime, en général un lieu isolé, hiérophanique, une île, un enclos, une clairière ou un bord de l’eau protégé, l’anse adossée d’une falaise, voire la forge ou le moulin de l’habitant. La nature apparaît alors comme un monde merveilleux ordonné par des puissances régulatrices merveilleuses.

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Fête de la Terre, Rimouski, Québec, juin 2010.

 Un vieil adage des pays nordiques typiquement scandinave exprime bien la croyance immédiate païenne en la nature : « Le divin dort dans la pierre, respire dans la plante, rêve dans l’animal et s’éveille dans l’homme. »

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Détail du monument des Tarasques de Noves, art gaulois.

Le mythe c’est l’histoire qui défie la mémoire de l’homme, celle qui appartient aux dieux et aux esprits des ancêtres. « Il était une fois », comme on dit dans les contes populaires. Les mythes sont des histoires « vraies » alors que les contes sont des « menteries ». Selon la thèse du mythologue Joseph Campbell intitulée Bios et Mythos, les mythes, tout aussi une fonction de la nature que de la culture, sont autant nécessaires pour la maturation de la psyché humaine que la nourriture l’est au corps.

Les frères Jacob (1785 – 1863) et Wilhelm (1786 – 1859) et Grimm seront les premiers à comprendre que les contes populaires allemands sont les restes de la vieille croyance germanique, que les mythes des temps anciens se sont transformés, dans un premier temps, en légendes romantiques et héroïques, puis, dans un deuxième temps, en contes de fées. En comparant les diverses collections de contes d’Europe, celle de Perrault entre autres, les frères Grimm y décèlent une grande homogénéité de style et de contenu témoignant d’un vieux fond païen commun. Avec les frères Grimm, le monde pré-chrétien venait de faire irruption dans le monde moderne déchristianisant.

Viendront ensuite, en Finlande, Elias Lönnrot (1802 – 1884) avec sa transcription du Kalevala, Terre des Héros et en France, Théodore Hersart de la Villemarqué, avec sa compilation du Barzaz Breiz, Chants populaires de Bretagne.

 

 

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Philippe Aubert de Gaspé, fils, auteur de L’influence d’un livre.

Philippe Aubert de Gaspé, père, auteur des Anciens Canadiens.

 

Du côté canadien les hommes de lettres, Aubert de Gaspé, père et fils, puis Ernest Gagnon, folkloriste, historien, relateront dans leurs écrits des faits de la tradition orale qui, sans leurs témoignages, seraient tombés dans l’oubli.

L’Anthropologue germano-américain Franz Boas ne s’était pas trompé lorsqu’il a cru déceler des éléments de mythologie celto-européenne dans les mythes amérindiens. Les Hurons de Lorette près de Québec, par exemple, conservèrent dans leur tradition orale de nombreux thèmes et motifs empruntés à leurs voisins canayens.

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L’Anthropologue germano-américain Franz Boas de la Smithsonian Insttute.

Marius Barbeau transcrivant une mélodie enregistrée sur un cylindre de cire.  Photo © Musée canadien des civilisations, Marius Barbeau Collection, photo C. Lund, 1956, image E2005-02723.

L’ethnologue québécois Marius Barbeau (1883 – 1969), originaire de Sainte-Marie de Beauce, lieu de tradition, collectionnera pour le compte de la prestigieuse Smithsonian Institute américaine plus de 400 contes et 7000 chansons du répertoire oral des Canadiens-français. Marius Barbeau classa les contes canadiens en cinq catégories bien définies, à savoir :

1.   les mythes et les contes où le merveilleux domine;

2.   les fables où les animaux parlent et agissent comme des êtres humains;

3.   les contes héroïques-comiques où les personnages légendaires imitent le merveilleux en le parodiant et jouant des tours;

4.   les légendes à caractère semi-chrétien où les personnages sont des revenants, le Christ, les Apôtres et le Diable, dont les ruses sont ordinairement déjouées;

5.   les récits romanesques et les facéties du Moyen-âge ou des Temps modernes.

Rares sont ceux,  à part de rares spécialistes comme Jean-Claude Dupont,  qui ont saisi le caractère essentiellement indo-européen du corpus légendaire québécois. Au sujet du retour ou renouveau des légendes du Québec, on peut lire dans le quotidien montréalais La Presse:

« La légende québécoise étant majoritairement construite sur un cadre judéo-chrétien, peut-elle toutefois reprendre une place au sein de notre collectivité contemporaine sans être reléguée au statut de relique folklorique ? »2

L’affirmation selon laquelle la légende québécoise est « majoritairement construite sur un cadre judéo-chrétien » est évidemment fausse et gratuite. Suivant l’expression de l’historien français Lucien Fèbvre (1878 – 1956), il s’agit d’une « conviction à priori ». Bien au contraire, les traditions orales du Canada français et acadien puisent largement dans le vieux fond gallo-roman dont le cadre est évidemment indo-européen. Le légendaire québécois, tout comme celui des autres Canadiens-français et Acadiens, n’est que superficiellement chrétien. Pire encore, son contenu est en totale contradiction avec la culture judéo-chrétienne! Ces légendes sont structurées selon les concepts du doublement et du tripartisme mis à jour par Georges Dumézil.

Et comme il l’écrit lui-même dans Heur et malheur du guerrier (p. 15) :

« Un pays qui n’a plus de légendes, dit le poète, est condamné à mourir de froid. C’est bien possible. Mais un peuple qui n’aurait pas de mythes serait déjà mort. La fonction de la classe particulière de récits que sont les mythes est en effet d’exprimer dramatiquement l’idéologie dont vit la société, de maintenir devant sa conscience non seulement les valeurs qu’elle reconnaît et les idéaux qu’elle poursuit de génération en génération, mais d’abord son être et sa structure mêmes, les éléments, les liaisons, les équilibres, les tensions qui la constituent, de justifier enfin les règles et les pratiques traditionnelles sans quoi tout en elle se disperserait. »3

Et c’est justement grâce à cette grande cohésion interne qu’au cours des siècles, la tradition ancestrale a évité la dispersion totale.

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Réal Genest et Michel Boutet, Rawdon, Québec, automne 2010.

 Colportée par la tradition orale, la sorcellerie canadienne française ne saurait être comparée à d’autres formes de sorcellerie synthétiques et syncrétiques comme le néo-paganisme ou comme la Wicca, créée par Gerald Brousseau Gardner en 1957, puisqu’elle n’a ni créateur, ni fondateur, ni gourou autoproclamé.

Il est vrai que la sorcellerie canadienne a subi une certaine influence du christianisme et de son dérivé la Cabale. Cette influence, cependant, ne devrait pas nous distraire du reste de la tradition qui demeure fondamentalement païenne et l’apport chamaniste amérindien est aussi à considérer. Il s’agit, en fait, d’une véritable affiliation initiatique telle que la comprenaient les anciens sages. D’ailleurs, le sorcier canayen, comme dans les autres ordres de troisième fonction, ne portait-il pas un cordon bleu? Si la chouennerie est la parole, la voidie (du vieux français voisdie = « finesse ») est la sagesse. Voilà un terme sorti d’usage qu’il faut réhabiliter car il est bel et bien de la vieille langue française. Vieux mot d’origine francienne, il a comme parallèle l’anglais wisdom et l’irlandais fidh. Les Gaulois appelaient Dru-uidia la sagesse des druides; uidia (celtique ancien uidtu), qui littéralement signifie « vision », « conception », désignant ainsi la sagesse, la science et savoir.  Il faut donc dire voidie, « sagesse »,  « finesse », au lieu de sorcellerie ou de paganisme qui ne sont que des termes approximatifs et péjoratifs. Mais ce n’est pas le seul élément hérité de la Sagesse antique. Il ne peut y avoir de religion (au sens de pratique) s’il n’y a pas de règle ou d’observance. Or, il en a un justement : la Roule. La roule, justement, est cette règle qui régit la pratique de la chouennerie. Et son symbole est la rouelle, le labarum ou labaron sacré des gaulois.

Robert-Lionel Séguin, comme d’autres, ne croit pas que la sorcellerie ait survécu au XIXe siècle. Comme il l’écrit :

« À partir du XIXe siècle, nos manuscrits et nos imprimés ne parlent guère de sciences occultes. D’ores et déjà, la sorcellerie et la magie n’appartiennent plus qu’au folklore, où elles serviront de thèmes aux contes, légendes ou chansons du terroir. »

Ce qui ne l’empêche pas d’ajouter cette curieuse anecdote passant pour un fait vécu :

« La tradition nous rapporte d’autres cas de pseudo-sorcellerie, qui surviennent durant tout le XIXe siècle. Pour sa part, M. Ovide Voghel, ancien cultivateur de Saint-Marc-sur-Richelieu nous communique le fait suivant. Vers 1882, son père, Isidore, fait construire une maison dans le Brûlé ou 3e Rang de Saint-Hilaire. Il retient alors les services d’un nommé Bréhaut, peintre de l’endroit, qui sait décorer les murs de plâtre de jolis tableaux champêtres. Ce travail dure un mois et demi. Bréhaut loge chez la famille Voghel. Or, chaque soir vers neuf heures, le peintre quitte la maison pour n’y rentrer que le lendemain à cinq heures du matin. Ce curieux personnage a deux blessures à la jambe, qui ne se cicatrisent jamais. Comme on l’imagine, il n’en faut pas plus pour faire gorge chaude sur les absences régulières de ce singulier ouvrier. On prétend qu’il « courait » le loup-garou et qu’il s’était infligé ces blessures durant son « sabbat ». (Communication de M. Ovide Voghel, 17 octobre 1957.) »4

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L’anthropologue, folkloriste et peintre Jean-Claude Dupont.

 Jean-Claude Dupont, quant-à lui, ne nie pas que la sorcellerie ait pu être pratiquée :

« Cependant, il semble bien que les gens de Beauce ont essayé de jouer à la sorcellerie, il n’y a pas plus de cinquante à soixante ans. Si nous disons « il semble bien », c’est que nous ne pouvons prouver que des Beaucerons aient exercé des sortilèges ; d’autre part, nous avons découvert qu’ils possédaient certains instruments de sorcellerie. Il nous a été donné de photographier quelques-uns de ces instruments, par exemple, ceux qui devaient servir à nouer l’aiguillette ; mais il fut impossible de savoir si on les avait utilisés. D’ailleurs, des grimoires de toutes sortes ont circulé en Beauce, et de nombreux informateurs nous en ont donné, de mémoire, les titres exacts. (…)

 La plupart des ethnographes et des folkloristes qui ont fait des recherches au Canada français ont rattaché la sorcellerie à la légende, à des croyances traditionnelles qui font partie de la littérature orale. Au débout de nos recherches sur le terrain, devant l’affirmation catégorique de la part de nos informateurs qui nous disaient avoir vu tel ou tel sorcier dans l’exercice de son travail, il apparaissait  évident que la sorcellerie avait existé en Beauce. »5 

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Le Pape Giroux, sa femme, et leurs vingt et un enfants, qui vécurent à la fin du siècle au Village de la Punaise à Beauceville, sont entrés dans la légende beauceronne. Cette photographie du Pape et de la Papesse (on parle aussi des petits Papes) m’a été fournie par madame Antonio Bolduc de Beauceville. Jean-Claude Dupont, Le légendaire de la Beauce (p.72).

Déjà au milieu du XIXe siècle à l’époque d’Aubert de Gaspé, les gens éduqués de la ville ignoraient l’existence de telles pratiques à la campagne.

C’est suite à la parution du roman de Philippe-Ignace Aubert de Gaspé titré L’influence d’un livre, histoire relatant de l’influence du Petit Albert sur un campagnard épris d’alchimie, de sorcellerie, de magie et de cabale, qu’il s’ensuivit dans les journaux, surtout de Montréal, une vive polémique. Par ce roman, l’auteur voulait brosser un portrait social non seulement de la petite histoire du Canada français mais aussi dresser un compte rendu fidèle du psychisme, des croyances et des traditions orales des gens d’alors. En ce sens, il a fait là un véritable travail d’ethnologue. C’est ce qui explique pourquoi il classe son roman d’« historique » alors qu’il pourrait bien s’agir d’un récit décrivant les croyances populaires. On comprend alors pourquoi il a écrit ceci :

« J’ai décrit les évènements tels qu’ils sont arrivés, m’en tenant presque toujours à la réalité, persuadé qu’elle doit toujours remporter l’avantage sur la sur la fiction la mieux ourdie. »

 

Philippe Aubert de Gaspé, fils, se porte à la défense de la tradition ésotérique du terroir :

 

« Je voudrais bien savoir, par exemple, où il a pris que je voulais représenter tous nos cultivateurs comme des alchimistes parce que j’ai choisi un alchimiste pour mon héros. Et comment s’y prendre pour prouver une négative semblable à celle qu’il avance hardiment, savoir qu’il n’y en a pas en Canada. Je connais, moi personnellement, dans le petit espace de deux lieues, trois personnes qui cherchent la pierre philosophale. Amand, qui réside à deux milles de chez moi, a travaillé sous mes yeux l’espace de neuf mois pour changer de l’étain en argent, et de plus, il m’a dit, il y a quelques jours, que je pouvais rire de lui dans mon ouvrage, mais qu’il avait enfin réussi et qu’il était riche pour la vie. »

Cherrier, qui décrit les cultivateurs comme étant des paysans ayant peu d’instruction, « qui se réduit souvent à savoir lire », passe sous silence leur obsession pour les grimoires tels que le Petit Albert.

Sur les habitants et le Petit Albert, Aubert de Gaspé écrit (L’influence d’un livre, p. 32) :

« Beaucoup de Canadiens ont cette croyance : qu’un homme peut posséder tous les livres du monde, excepté un. »

Son plus virulent critique, le journaliste André-Romuald Cherrier, écrivant sous le pseudonyme de Pierre-André, décortiquât chapitre par chapitre le roman, qu’il traitât de pamphlet, en y arguant l’invraisemblance des histoires de sorcellerie dans la région de Québec qui y sont décrites.

Selon lui, la science hermétique pratiquée par certains hommes « de cabinet » instruits (gens de l’art, médecins, chimistes etc.) ne saurait l’être par un « cultivateur privé d’éducation ». (André-Romuald Cherrier, Le Populaire, I no 94, 15 novembre 1837.)

Qu’elle n’existait que dans l’imagination des superstitieux ou qu’elle ait été pratiquée par certains dans le secret laisse deviner que la sorcellerie faisait bien partie de la culture populaire du Québec. Il a donc existé une filiation initiatique orale au Canada français et la trace de celle-ci s’est embrouillée à partir du début du XXe siècle. Bien plus que par les lueurs de cierges bénits de la culture savante Catholique, c’est par le monde de la modernité avec ses mirages électrisants de verre, de chrome et de néon, que le « pays de la chouennerie » a été occulté.

Bertrand Bergeron, spécialiste des contes et légendes du Québec,  sur la pérennité des personnages fantastiques, écrivait ceci :

« La baisse dramatique de la pratique religieuse a sonné le glas des loups garous : leur confrérie ne se renouvelle plus, car plus personne ne s’inquiète des conséquences d’omettre de faire ses Pâques pendant sept années consécutives. »6

Au contraire, puisque presque plus personne ne fait ses pâques, la confrérie des loups-garous ne s’en est jamais mieux portée! Les menaces des curés du haut de leurs chaires, des évêques esseulés en manque d’attention médiatique, ne font plus peur à personne. Le joug de leur pouvoir s’est rompu laissant cours aux puissances trop longtemps retenues de l’imaginaire et du rêve. Le monde du conte n’est pas mort car les lettres restent mortes et le verbe demeure vivant.

Il y a aussi un temps et une place pour chaque chose. Malgré leur côté narratif et en apparence anecdotique, les contes livrent un contenu mytho-cosmique intéressant qu’il est encore possible de sauver. Curieux phénomène que cette actuelle résurgence en force de la tradition du conte au Québec. N’est-il pas encourageant de voir ces universitaires aguerris et des écrivains tels Jean-Claude Dupont, Bertrand Bergeron et Bryan Perro, reprendre le flambeau des derniers conteurs?

En comparant les diverses traditions de l’Europe occidentale et leur apport à la tradition canadienne, il est tentant de conclure à un emprunt massif, soit du côté Breton, soit du côté Irlandais ou encore, du côté écossais. Le préjugé est tenace : les Canadiens français ne sont pas de vrais Celtes mais bien des Latins. Faux! Les Canadiens français sont avant tout issus des provinces gallo-romaines, normandes et bretonnes de France, donc tout sauf des latins méridionaux.

À César ce qui est à César… Perdez votre latin et laissez-le aux curés!

 

L’homme n’a plus le temps de rien et ne respecte plus rien;
parce qu’il ne comprend plus rien.

Avec la disparition des anciens druides,
le respect de la vie,
de l’harmonie avec les lois de l’univers ont aussi disparu.

Mais, bien que paraissant aberrant,
difficile à accepter,
cela est – dans l’absolu – du domaine du normal :
c’est d’ailleurs pourquoi les sacerdotes celtes de l’antiquité ont,
finalement, accepté d’être occultés;
comme la nuit succède inéluctablement au jour,
l’hiver à l’été, la mort à la vie,
le désastre à la prospérité,
la bêtise et l’ignorance à l’intelligence et à la connaissance,
…c’est une nécessité pour le maintien de la vie.

Le druidisme reprend, de nos jours,
une marche qu’il a entamé voici bien des siècles :
il a subi la nuit du christianisme;
maintenant que ce dernier s’étiole,
il va reprendre sa place, et c’est une aube nouvelle :
le Grand Futur est à nous,
le Sombre Passé aux tristes monothéismes.

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Le druide breton Alain Le Goff

 «La morale n’est pas une loi naturelle. Elle a été créée par les hommes et pour les hommes. Être en accord avec les lois de la nature n’est pas absolument moral. Le chien est un loup domestiqué. Le porc est un sanglier dégénéré et l’homme urbanisé n’est aussi qu’un être dénaturé». (Alain Le Goff, Regards, in Ordos, No 2 – août 1994.)

«Il s’agit de savoir comprendre avant de croire sans comprendre.»

«Plus proches du divin et primordial Ancêtre, moins polluée d’humaines imprégnations, souvent moins éloignés des temps nouveaux que leurs enfants sur la grande roue des ères, les aïeux sont des guides évoqués ou invoqués constamment : d’où la nécessité absolue de connaître leur nom, l’histoire et la généalogie – ce qu’en un mot l’on appelle l’extraction – de la souche.»

Propos d’Alain Le Goff – 2003

 

Vocabulaire :

 

Adocter : Initier à une doctrine, à un enseignement (ésotérique); à la sorcellerie, enseigner une croyance païenne, amérindienne, non-chrétienne.

 

Albert, le Grand et le Petit : Célèbres grimoires post-médiévaux de la Renaissance fortement inspirés de l’œuvre d’Avicenne et faussement attribués à l’alchimiste cabaliste dominicain Albert de Groot, dit saint Albertus Magnus. Il s’agit, en fait, de l’œuvre d’auteurs anonymes citant saint Albert le Grand et Paracelse. Le Petit Albert n’est ni un résumé ni, un condensé, du Grand mais une œuvre complètement distincte. Au Canada français et en Acadie, où de nombreuses copies et extraits manuscrits circulaient dans les campagnes, le Petit Albert était, jusqu’à la fin du XIXe siècle, un des livres les plus connus et craints. D’après Philippe Aubert de Gaspé, les curés canadiens devaient en avoir une copie afin de contrer les sorts et de chasser ou de conjurer le Démon. Ce petit livre de colportage vendu sous le manteau était populaire parce qu’on y trouvait des recettes faciles en réponse à tous les problèmes quotidiens. On y retrouve, en plus de formules et de procédés, le mode d’emploi pour la fabrication d’objets magiques, de talismans, d’amulettes, de philtres d’amour ainsi que l’interprétation des rêves et la divination. Ce n’est pas pour rien qu’on le surnommât « trésor du peuple ».

 

Amorphoser : D’enmorphoser = « prendre forme », métamorphoser, transformer (par opération magique), changer de forme (humaine à animale); i.e. : s’enmorphoser en loup-garou, autres formes animales, cochon, chien  ou en oiseau. Aux temps païens, l’enmorphose ou lycanthropie dans le cas du loup-garou ne touchait jamais les animaux du zodiac. Par exemple, Lupus pour le loup, chien pour le petit et grand chien (Sirius) sont des constellations en dessous du zodiac. À cette liste, l’interprétation chrétienne va y ajouter l’âne (qui n’est pas une constellation classique) avec le Taureau. Dans le même ordre, avec les chrétiens, la constellation de la Chèvre (Capricorne) va connaitre une perte de prestige et sera marquée par le signe du Diable. De là, la garache, une femme transformée en bique.

 

Bijouteries : Au Canada, euphémisme pour amulettes.

Chouennerie : Du patois normand, chouannerie en Berry – Poitou – Haute Bretagne, du gaulois cauannaria, relatif au chat-huant ; cauannarion, lieu à chat-huants. Tradition orale de Charlevoix; l’art du parler merveilleux et fantastique; lieu fabuleux, espace magique; lieu où se rencontrent les sorciers.

 

Cordon ou ruban bleu : Cordon magique porté autour du corps du sorcier ou magicien prodiguant pouvoir et force. Il s’agit d’un vieil héritage des trois ordres celtiques : le cordon de lin blanc pour les prêtres; le cordon de chanvre rouge pour les guerriers et le cordon de laine bleue pour les artisans, commerçants et paysans. Le tricolore du drapeau français est aussi un souvenir de cette ancienne conception indo-européenne.

 

Chouenner : Du gaulois cauano < cauo = « hululer », « chouer », veut dire : dire des merveilles, transmettre la tradition orale, raconter un conte fantastique.

 

Chouenneux : De chouenneur, gaulois cauanarios = « homme chouette ». Le chouenneux est soit un palabreur, un conteur, un détenteur de la tradition orale, un fabulateur ou un sorcier. Ou encore, quelqu’un qui maintient les hauts faits d’un passé lointain et oublié.

 

Médrole : Du gaulois madara / madaris / mataris = « pieu », « bois en pic »; baguette magique ou bâton divinatoire avec laquelle on cherche des trésors. La médrole était confectionnée de bois de coudrier.

 

Vieille Nollet / Nolet, la: Morte en 1819, elle est sans aucun doute, après la Corriveau, la plus célèbre des sorcières canadiennes. Elle habitait une modeste maison sur la Côte de Beaumont. Le coteau de la Côte-à-Nollet portait son nom. Elle apparaît dans L’influence d’un livre, le roman de Philippe Aubert de Gaspé fils. Philippe Aubert de Gaspé père en aurait partagé le souvenir lors d’une rencontre de 1806 à son fils. La famille Nolet de Beamont Bellechasse est originaire Sainte Pexine, diocèse de Luçon, en Poitou et descend de Sébastien Nolet né vers 1644. La sorcière Nollet ne pouvait donc pas être une Abénakise de la famille Wawanolet dit Nolet comme il serait permit se supposer vu ses talents de sorcière-guérisseuse. Le diocèse de Luçon, comme ailleurs en Vendée-Poitou, était connu pour ses procès en sorcellerie.

 

Voidie / Voydie : Terme archaïque issu du vieux français voisdie = « sagesse », « finesse », « ruse », du germanique wistuom; c.f. anglais wisdom, allemand weistum; sanskrit vidya, gaulois uidia, celtique ancien uidtu; termes issus de la racine indo-européenne *woid- / *weid- / *wid- = « vision », « conception », au sens de sagesse, science, savoir. La voidise signifiait autrefois l’habilité, la ruse, la malice. Cette dérivation de sens indique le mépris que les chrétiens portaient à la vieille sagesse païenne. Ce terme serait donc préférable à « sorcellerie » ou « paganisme » pour désigner les croyances de la tradition canadienne française.

 

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Notes :

 

1.     Pierre Lambert, Contes et légendes du mont Saint-Hilaire, p. 14.

  1. Jade Bérubé, collaboration spéciale. La deuxième vie du conte. La Presse, Montréal, 2 décembre, 2007.
  2. Dumézil, Georges. Heur et malheur du guerrier, p. 15.

4.     Robert-Lionel Séguin, La sorcellerie au Québec,  pp. 111 – 112.

5.     Jean-Claude Dupont, Le légendaire de la Beauce, p. 12.

6.     Bertrand Bergeron, Contes, légendes et récits du Saguenay-Lac-Saint-Jean, p. lxxvi.